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My Favorite Thing Is Monsters, Emil Ferris

Permettez-moi de commencer cet article par tout simplement dire que j’ai adoré cette œuvre.  Elle est tout simplement incroyable. Huit cents pages de pur plaisir. Cela faisait un moment que je voulais m’attaquer à la lecture de My favorite Thing Is Monsters. Profitant de sa traduction française par l’équipe de Monsieur Toussaint l’ouverture et de la requête d’un collègue, je me suis plongé dans cette chose et ne l’ai reposée qu’une seule fois pour fumer une clope. Un pavé phénoménal ! Huit cents pages que je pensais lire en plusieurs jours. En une après-midi les aventures de la jeune Karen étaient bouclées. Les premières pages, noires comme les nuits des monstres, m’ont tout de suite séduit. Dès la première injection, j’étais frappé d’addiction. Chaque page de cette introduction représente un moment capital, une narration captivante, une scène qui contient déjà toute une histoire, laquelle nous ouvre à la perfection les portes du monde de Karen, protagoniste et narratrice de Moi ce que j’aime c’est les monstres. Cette œuvre est un véritable chef-d’œuvre du neuvième art, un bouquin qu’il vous faut lire à tout prix !

A quarante ans, Emil Ferris est atteinte d’une maladie grave, elle risque de ne plus jamais remarcher. Un événement que je ne peux pas imaginer. Il ne me reste plus qu’à admirer la force de cette femme qui refuse le fatalisme l’ayant frappée. Elle se bat, aidée par d’autres femmes (sa thérapeute, ses amies, sa fille) et sort vainqueur. D’un malheur naît un bonheur, ainsi va l’adage populaire. Emil Ferris semble en être la preuve vivante. Du chaos, de la maladie naît une artiste qui produit une œuvre incroyable : My Favorite Thing is Monsters. Première œuvre et déjà un chef-d’oeuvre !

Comme je l’évoquais plus haut, Moi ce que j’aime c’est les monstres se présente sous la forme d’un journal intime d’une jeune fille, Karen, vivant dans le Chicago des années 1960. La jeune Karen aime les monstres et se peint comme tel. Des petits crocs, un visage arrondi, animale, elle explore les rues de Chicago. Avec son imper et son chapeau de détective, elle enquête sur une mort mystérieuse, celle d’Anka, la belle voisine, l’une des rares personnes lui montrant un tant soit peu d’affection. Son enquête la mènera aux enfers de l’Allemagne nazie et aux confins de la cruauté humaine. Une exploration historique balançant entre le Chicago des années 1960 et l’Allemagne nazie, entre l’horreur des camps, de la guerre et surtout l’horreur humaine.

Réalité et imaginaire se tiennent la main à travers l’écrit de la jeune fille. Au fil de son imagination et de ses observations, la réalité est exposée, révélée en plein jour. Qu’est-ce qu’un monstre ? L’étymologie nous ramène à « montrer », un jeu entre cacher et montrer. Images et monstres permettent à Karen de nous dévoiler une vérité cachée. Celle du racisme, celle de la violence quotidienne, une violence ordinaire enfouie dans des entités humaines. En effet, deux monstruosités sont à considérer. D’abord l’être repoussant, celui que l’on nomme monstre à cause de sa difformité physique, cet être-ci se cache de peur d’être rejeté, mais s’accepte dans la douleur. Ensuite l’être respectable, celui que l’on ne nomme pas monstre, celui qui ne souffre pas d’une anomalie physique, mais cet être-là commet des actions atroces, tient des propos abjectes, prend sa revanche sur autrui car il n’accepte pas sa position sociale ou sa faiblesse morale, il se cache donc sous le déguisement d’une personne louable. Qui est le véritable monstre ? Karen nous dit qu’il y a de gentils monstres et de mauvais monstres. Certains endossent le statut de monstre car ils sont rejetés par la société ; d’autres revêtent la toge de l’honorabilité mais leurs actions dégagent une monstrueuse puanteur. Qu’est-ce qu’un gentil monstre ? Qu’est-ce qu’un mauvais monstre ? Karen, son frère, les prostituées du quartier et tous les exclus de la société sont par cette dernière parqués dans la réserve ou le ghetto des monstres. Malgré cette marginalisation, ces monstres survivent en entretenant des liens de solidarité entre eux. Bien que tout pourrait les y pousser, ils ne veulent de mal à personne. A l’inverse, les gens intégrés dans la société, confortablement installés, protègent leurs biens personnels, entretiennent un égoïsme défiant toute concurrence. Les bien-portants, les bien-pensants, les riches pervers se cachent dans l’obscurité de leurs demeures. Ne sont-ils pas les véritables monstres, les mauvais monstres ? Ferris a écrit cette œuvre pour les minorités, pour les gentils monstres, pour toutes ces personnes rejetées par la société, contrôlées par une horde violente de bien-pensants, contrôlées par une élite malade et atroce. A travers les mots et les dessins d’une enfant, la vérité éclate. Ne dit-on pas que la vérité vient de la bouche des enfants ? Karen, qui n’est pas encore contaminée par l’éducation de notre société, voit à travers nos déguisements et nos faux-semblants une monstruosité que l’humanité ne parvient pas à atténuer malgré sa brillance. Le monstre est révélateur de notre société. Il montre, dévoile aux yeux des lecteurs la véritable nature de notre monde et des pauvres hères le peuplant. Tout le monde se cache, seule Karen reste fidèle à elle-même, à son univers mental, à ses origines sociales, à ses chers monstres. Loups garous, vampires et morts-vivants peuplent l’univers d’Emil Ferris. Leur apparition soulage l’auteur. Gracieux et tristes, ils se confrontent à la froideur et à la cruauté de l’humanité.

Parlons maintenant un peu du dessin. Emil Ferris nous présente son œuvre sous la forme d’un cahier et ses lignes. Il s’agit du cahier d’une enfant qui dessine dans chaque recoin un joyeux bordel. L’esprit et la main de cette enfant vagabondent et explorent chaque espace de son précieux carnet. C’est aussi le sérieux d’une artiste en pleine possession de son art. C’est de ce fait un bordel organisé dont chaque gribouillis ou chaque trait représente une partie importante de l’histoire. Une métaphore se cache derrière un portrait ; un simple petit mot perdu en haut d’une page éclaire un discours sur l’art… Le trait est somptueux, dynamique, énervé et incroyablement détaillé. Entre portrait digne d’un peintre et sketch naïf d’une enfant, l’œuvre possède plusieurs personnalités. Paria par excellence, chaque monstre se voit gratifié d’un portrait magnifique, brillant d’admiration, respirant une humanité exceptionnelle. J’aime notamment beaucoup la froideur et les contrastes de ses noirs et blancs rappelant les œuvres d’EC comics ou de la Warren publishing, rendant palpables Chicago et ses habitants. L’horreur semble surgir du plus profond de chaque recoin. La précision du dessin nous met au contact de la pauvreté, nous fait sentir la puanteur de la ville. Toutefois la beauté de celle-ci nous apparaît, nous surprend au gré de la moindre ligne, du moindre trait. Un fourmillement de détails nous emporte dans cette atmosphère urbaine aussi repoussante qu’attirante. Ce n’est pas un exercice de style voulant brasser différents genres iconographiques pour démontrer sa virtuosité. Nous sommes plutôt en présence d’une œuvre embrassant plusieurs dessins afin de pouvoir représenter au mieux la particularité d’une situation ou d’une vision. Un mélange d’expressionnisme, de naïveté, de réalisme et de peinture qui enchante et appelle le lecteur à ne jamais poser le livre.

Monstres que nous sommes, monstres qui s’ignorent, il est temps de nous quitter. My Favorite thing Is Monsters mériterait un livre entier afin d’analyser avec précision et justesse la richesse de l’œuvre et le talent d’Emil Ferris. Pour les nombreux clients venant me voir et me demandant quelle œuvre faut-il lire absolument, je saurai maintenant quoi recommander. My Favorite Thing Is Monsters fait désormais partie de mon panthéon de la bande-dessinée américaine, aux côtés de Jack Kirby, George Herriman, Jim Woodring, Richard Corben… C’est une œuvre unique, magnifique, qui marque l’esprit, parce qu’elle suscite un questionnement intellectuel tout en injectant dans les neurones du lecteur un grand plaisir esthétique. Lisez cette œuvre monstrueuse ! Savourez la !

Aurélien Banabéra

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