COMICS
Discussion avec Joe Benitez

Toujours au Comic-Con de Paris, et aujourd’hui je m’apprête à rencontre Joe Benitez, essentiellement connu pour Lady Mechanika. Nous ne sommes pas allé très loin pour parler : Joe semblait assez fatigué, et avait besoin d’une pause cigarette – tout comme moi d’ailleurs. Nous avons donc commencé à parler à l’extérieur. Et je sais très bien ce que vous allez me dire : « Tu as un don pour trouver les meilleurs endroits où interviewer les artistes ». Je plaide coupable.

Assis dans les escaliers, Joe Benitez parla de son travail chez Top Cow et, évidemment, j’avais hâte qu’on aborde le sujet Lady Mechanika.

Pour commencer, expliquez-nous comment vous êtes entré dans le monde des comics ?

J’ai fait mes débuts en comics en 1993, après avoir envoyé un tas de planches à Marvel, DC, Valiant et Image. Avec uniquement des réponses négatives, je suis allé à San Diego pour montrer mon portfolio à tous ceux qui le souhaitaient. Quelques-uns ont été intrigués par mon travail, dont une personne de Top Cow pour Image. Ils ont aimé ce qu’ils ont vu, et m’ont engagé.

Pouvez-vous nous parler de vos inspirations, de vos livres et auteurs favoris ?

Je ne peux plus lire autant qu’avant. Je n’ai plus le temps, j’achète les comics pour les belles images. Je lis assez peu, je suis très pris par ce que j’écris.

Je vais surtout vous interroger à propos Lady Mechanika. Comment avez-vous eu cette idée ?

En 2009, j’étais au Dragon Con d’Atlanta. J’avais vu du Steampunk avant, mais je n’y avais jamais vraiment prêté attention. J’étais avec un groupe qui en parlait, et ça m’a intéressé. J’ai pu voir les costumes élaborés, et j’ai commencé à dessiner et prendre des photos. J’ai tout de suite pensé que ça ferait un super comic-book, et que je pouvais développer tout un monde autour de ce thème. Je n’avais rien vu de semblable, tu sais, un peu comme la League des Gentlemen Extraordinaires. Peut-être un peu dans Hellboy, mais aucun comic-book ne rendait véritablement l’atmosphère particulière du Steampunk. J’ai donc commencé à développer cette histoire.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans le Steampunk ? Retourner au XIXe siècle, mais avec votre connaissance du XXIe siècle ..

Il y a une certaine élégance, c’est très classe. Tout le monde connaît l’époque victorienne, et c’est amusant d’incorporer tous ces éléments futuristiques dans ce monde. On a des robots, des androïdes, un tas d’éléments qui colleraient parfaitement avec ce monde. Donc c’est jouissif de créer tout ce que l’on désire, aussi longtemps qu’il y a une cohérence avec l’époque victorienne.

Pourquoi justement l’époque victorienne ? Le tournant du siècle, l’époque industrielle …

Tout le monde semble captivé par cette époque, pendant laquelle les gens étaient divisés en classes sociales. Il y avait les riches, et le reste. Aucune classe moyenne, vous étiez soit très riches, soit pauvre. La classe moyenne représentait assez peu de monde finalement. J’ai donc voulu intégrer ces éléments à l’époque victorienne, car je pense qu’il y a de nos jours trop de monde qui aimerait tout posséder, sans faire attention à qui ils blessent dans leur ascension vers les sommets. Il y a également la question de la place de la femme, qui n’était pas considérée comme l’égal de l’homme au XIXe siècle.

Est-ce la raison pour laquelle vous avez choisi une femme comme personnage principal ?

C’est en partie le cas. Je savais ce que j’allais faire … car j’adore dessiner des personnages féminins. Des femmes fortes, et j’étais certain qu’elle serait parfaite pour ce monde. Je voulais créer une femme qui soit forte, sûre d’elle, mais également féminine. Souvent, quand des collègues artistes dessinent des femmes fortes, ils en oublient la féminité. Avec Mechanika, je voulais m’assurer qu’elle garde ce côté féminin, cette élégance, tout en étant capable de vous détruire, de vous anéantir si vous la contrariez.

C’est peut-être la raison pour laquelle tant de femmes aiment Lady Mechanika ?

C’est vrai qu’on a une importante fan-base féminine. Des adolescentes aux grands-parents, tout le monde aime Lady Mechanika. Et le Steampunk lui-même leur permet toute sorte de cosplay, car elle ne porte pas de bikini ou de string. Elle est en armure. N’importe qui peut faire du steampunk, en ajoutant quelques accessoires à un costume victorien.

Mechanika est le personnage principal. Moitié humaine, moitié robot

Une cyborg, tout à fait.

C’est comme une évolution, elle n’est plus humaine

Elle est améliorée, elle a subie tout un tas d’expériences – mais elle ne sait pas forcément lesquelles. Elle continue d’en apprendre sur les expériences qu’elle a subies, et c’est quelque chose que je veux continuer à développer. Plus j’avance, et plus les lecteurs vont découvrir de nouveaux aspects de ses améliorations, de sa personnalité. Ce que les méchanos lui ont fait subir. Je n’ai pas encore tout dévoilé.

Lady Mechanika a d’abord été publié par Aspen. Avez-vous du modifier votre style pour cela ?

Aspen a été fondé par Michael Turner, avec lequel je travaillais chez Top Cow. On était dans le même studio. Nous avions le même regard, la même éducation artistique en matière de comics. Nous admirions les mêmes artistes : Jim Lee, Arthur Adams …

Créer l’univers de Lady Mechanika a dû être dur, et chronophage. Avez-fait fait beaucoup de recherches ?

Grâce à Google ! Pour dessiner un bâtiment, développer un véhicule, ou n’importe quoi, il suffit de faire une recherche sur google et de se baser sur ce qu’on trouve. Je ne vais pas dessiner un véhicule contemporain, mais plutôt en prendre de l’époque victorienne avant de les modifier. Les faire évoluer dans le sens que je désire. Mais du moment qu’ils correspondent à l’atmosphère steampunk, tout va bien.

Vous avez également écrit pour le premier numéro. Etait-ce difficile d’allier écriture et dessin ?

C’était différent, car à Top Cow on a l’habitude de travailler d’une certaine façon, on est extrêmement libre. On fait à peu près ce qu’on fait sur une histoire, sur laquelle on a davantage de visibilité, donc on a plus de latitude aussi pour faire ce que l’on veut vraiment. Une fois que j’ai commencé à écrire, c’est comme si j’avais découvert un nouveau respect pour les auteurs. Car à Top Cow, on ne les adulait pas. On était plutôt de genre à écouter ce qu’ils voulaient qu’on fasse, et on le faisait.

Notre philosophie était : tant que c’est beau, tant que ça a l’air cool, qu’importe l’histoire. Mais une fois que j’ai commencé à travailler sur l’histoire, j’ai réalisé qu’on avait absolument besoin d’une histoire captivante. Maintenant, je pense que le dessin attire, mais que vous restez pour l’histoire. Je trouve de nouvelles façon de raconter des histoires, de comprendre comment en écrire. Marcia Chen m’a aidé avec le premier volume. J’avais l’histoire, et elle a corrigé et poli le tout. Elle a une vision différente de la mienne, donc notre relation de travail nous permet de grandir mutuellement. Nous nous nourrissons de l’autre et de ses différences.

Une dernière question : vous avez d’autres projets à venir ?

Davantage de Lady Mechanika, évidemment. J’ai eu l’idée d’un personnage, Panda Girl, plus tôt cette année. J’espère développer son histoire. J’aimerais faire plus sur Wraithborn, mais il n’y a pas autant de demandes que Lady Mechanika. Je souhaite aussi développer La Dama, dame de la mort, pour faire plus d’histoires dérivées. Je pourrais créer un nouveau personnage, car dans l’histoire on apprend que Lady Mechanika devient l’hôte de cette Dama. Elle en devient la championne. L’idée est potentiellement de créer un nouveau personnage dont la Dama prendrait possession.

Un dernier mot ?

Achète Lady Mechanika. Lis le.

Comme Joe a dit : lisez Lady Mechanika.

Joe est retourné à la convention, j’étais toujours assis dans les escaliers, vérifiant que l’interview avait bien été enregistré. On ne sait jamais.

Propos recueillis par Aurélien Banabéra et traduits par Mathieu Guitonneau

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PS : presque deux ans, jour pour jour, avait lieu la dédicace de Joe à Album Comics. Voici le lien de l’événement, pour les nostalgiques de 2016.

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